Tout responsable RH ou dirigeant a déjà vu passer le chiffre en réunion ou dans une note de prestataire : la prévention des troubles musculosquelettiques (TMS) rapporterait 2,20 euros, parfois 4,80 euros, pour chaque euro investi. Ces nombres circulent, mais leur source est presque toujours fausse ou absente. Cet article rétablit la chaîne de preuve, chiffre par chiffre, à partir des documents primaires que nous avons lus.
Introduction
En France, les TMS sont la première maladie professionnelle. Selon l'Assurance Maladie - Risques professionnels (données 2023), ils représentent environ 88 % des maladies professionnelles reconnues au régime général, une part qui approche 90 % dans les données 2024. Selon l'INRS (données 2021), ils ont entraîné la perte de plus de 11 millions de journées de travail et environ 1 milliard d'euros de frais couverts par les cotisations des entreprises du régime général.
Face à ce coût, la question du retour sur investissement de la prévention est légitime. Mais un dirigeant qui doit défendre un budget prévention devant sa direction financière ne peut pas s'appuyer sur un ratio dont la source est erronée. Or c'est exactement ce qui se passe avec le fameux 2,20 euros, presque toujours attribué à EU-OSHA alors qu'il vient d'ailleurs. Nous corrigeons cette attribution, puis nous démontons un second chiffre, le 4,80 euros, qui lui n'a aucune source primaire identifiable.
Notre parti pris est simple : nous lisons les documents primaires plutôt que de recopier les relais. Chaque chiffre de cet article renvoie à une source datée, avec sa page ou sa référence exacte. C'est ce qui distingue une référence citable, sur laquelle un acheteur public ou une mutuelle peut s'appuyer, d'un argument commercial qui ne résiste pas au premier contrôle.
Le vrai chiffre : 2,20 euros
Le ratio de 2,20 euros pour 1 euro investi existe, et il est solide. Sa source est l'étude internationale Return on Prevention, conduite par l'Association internationale de la sécurité sociale (ISSA) et l'assurance accidents allemande (DGUV), sous la direction de Dietmar Bräunig et Thomas Kohstall, publiée en 2013.
Méthodologie. L'étude repose sur une comptabilité de prévention : chaque entreprise participante estime, poste par poste, les coûts de sa prévention en santé-sécurité (équipements, organisation, formation, temps) et les bénéfices obtenus (réduction des accidents, des arrêts, des perturbations, gains de productivité et d'image). L'échantillon rassemble environ 337 entreprises européennes (le nombre de pays couverts varie selon les versions publiées de l'étude et n'a pas pu être confirmé sur le document primaire ; nous ne l'affirmons donc pas). Le ratio est calculé comme le rapport entre les bénéfices et les coûts déclarés.
Résultat. La moyenne ressort à 2,2 : pour 1 euro investi par salarié et par an dans la prévention, l'entreprise obtient un retour estimé de 2,20 euros. C'est ce chiffre, et lui seul, qui constitue la référence internationale défendable sur le retour de la prévention. L'unité compte : le ratio est exprimé par salarié et par an, ce qui le rend transposable à un effectif donné, contrairement à un montant global qui ne dirait rien de la taille de l'entreprise.
Deux précautions accompagnent cette moyenne. D'abord, l'échantillon repose sur une sélection d'entreprises déjà engagées dans une démarche de prévention, ce qui peut tirer le résultat vers le haut : le 2,20x décrit ce que la prévention peut produire quand elle est réellement mise en oeuvre, pas une garantie automatique. Ensuite, une partie des bénéfices (image, climat social, fidélisation) est déclarative et plus difficile à objectiver que les coûts directs. Ces limites n'invalident pas le chiffre ; elles expliquent pourquoi il doit être lu comme une moyenne robuste plutôt que comme une promesse individuelle. C'est précisément pour cette raison qu'un ratio importé ne remplace jamais un calcul calé sur l'entreprise réelle.
Pourquoi l'attribution à EU-OSHA est fausse. EU-OSHA (l'Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail) a bien publié une étude sur la rentabilité de la prévention, mais c'est un travail différent. Son rapport The business case for safety and health at work repose sur 104 études de cas de PME (91 cas existants plus 13 nouveaux développés pour l'étude), vérifié aux pages 5 et 6 du document. Il s'agit d'une synthèse qualitative d'études de cas, pas d'une méta-analyse produisant un ratio moyen unique. Attribuer le 2,20 euros à EU-OSHA revient donc à confondre deux études distinctes. La figure ci-dessous retrace comment cette confusion se propage.
Le mythe du 4,80 euros
Un second chiffre circule, souvent présenté comme une version plus ambitieuse du premier : la prévention rapporterait 4,80 euros pour 1 euro investi, chiffre attribué à EU-OSHA comme un décile supérieur de rentabilité. On le retrouve dans des notes de prestataires et des supports commerciaux, cité comme la borne haute crédible du ROI de prévention.
Nous avons cherché ce chiffre à la source. Le rapport EU-OSHA a été parcouru page par page. Le nombre 4,8 y apparaît, mais uniquement dans des cellules de tableaux de flux de trésorerie d'études de cas individuelles, jamais comme un résultat de synthèse. Aucun ratio de 4,8:1 n'est présenté comme un décile supérieur, ni dans le rapport EU-OSHA, ni dans l'étude ISSA / DGUV, ni dans les travaux de l'Institute for Work and Health qui ont repris ces données.
Conséquence pratique. Un dossier de décision qui s'appuie sur un 4,8:1 attribué à EU-OSHA n'est pas défendable. Devant une direction financière qui vérifie ses sources, ce chiffre s'effondre au premier contrôle, et il fragilise l'ensemble du dossier, y compris le 2,20 euros qui, lui, est solide.
Ce qu'il faut retenir à la place. La bonne question n'est pas quelle est la borne haute la plus impressionnante, mais quelle est la distribution réelle des retours. Une moyenne de 2,2 ne dit rien de la dispersion autour de cette valeur, et c'est précisément cette dispersion qui intéresse un décideur. Un chiffre gonflé produit d'ailleurs l'effet inverse de celui recherché : il attire l'attention, puis se retourne contre l'émetteur dès qu'un interlocuteur remonte à la source. Mieux vaut un 2,20x vérifiable qu'un 4,80x invérifiable. La crédibilité d'un dossier de prévention se joue moins sur l'ampleur du ratio que sur la traçabilité de sa source.
Ce que disent les données individuelles
Une moyenne cache une distribution. Dans un échantillon d'entreprises, certaines obtiennent un retour proche de l'équilibre, d'autres un multiple élevé, selon leur secteur, la sévérité de leurs risques initiaux et la qualité de leur mise en oeuvre. Pour un décideur, savoir que la moyenne est de 2,2 est utile ; savoir que la plupart des entreprises se situent dans une fourchette donnée l'est davantage.
Il faut ici être transparent sur une limite : les données par employeur de l'échantillon ISSA / DGUV 2013 ne sont pas publiques. Seule la moyenne, 2,20x, est établie comme donnée primaire. La figure ci-dessous propose donc une vue schématique de la distribution, explicitement étiquetée comme telle, pour illustrer un principe et non pour affirmer des valeurs par tranche.
Le principe à retenir, sans jargon, est celui de l'intervalle de confiance : un ratio moyen n'est pas une garantie individuelle. Deux entreprises identiques sur le papier peuvent obtenir des retours différents. Pour une PME ou une ETI, la décision rationnelle ne consiste pas à parier sur la moyenne, mais à estimer sa propre position probable dans la distribution, en fonction de son secteur et de son exposition. C'est le rôle d'un calcul de ROI calibré sur l'entreprise réelle, et non d'un ratio générique importé.
Concrètement, trois facteurs déplacent une entreprise dans cette distribution. Le secteur d'abord : une activité logistique ou industrielle, où l'exposition aux manutentions et aux gestes répétitifs est forte, part d'un coût initial élevé, donc d'un gisement d'économies plus important. La sévérité initiale ensuite : plus les TMS y sont déjà installés, plus la marge de progression est grande. La qualité de mise en oeuvre enfin : un programme suivi dans la durée, avec des relais internes, rend davantage qu'une action ponctuelle. Un dirigeant qui connaît ces trois paramètres peut déjà estimer, avant tout audit, s'il se situe plutôt vers le plancher ou vers le haut de la fourchette.
La différence entre les deux études souvent confondues est résumée ci-dessous.
Comment AXiO calcule l'APR
Plutôt que d'importer un ratio générique, AXiO calcule un retour propre à chaque entreprise : l'APR (ROI de Prévention AXiO). C'est une fourchette conservatrice, comprise entre 2 et 5x, dont le plancher est ancré sur le 2,20x de l'ISSA / DGUV et dont la calibration vers le haut est documentée.
La formule, en clair. L'APR est le rapport entre un bénéfice et un coût : APR = Bénéfice / Coût. Le bénéfice additionne les coûts directs évités (indemnisations, cotisations, remplacements) et les coûts indirects évités (perte de productivité, désorganisation). Le coût est l'investissement de prévention consenti. Aucun terme n'est masqué.
L'ancrage du coût indirect. Les coûts indirects sont modélisés à partir du WPAI (Work Productivity and Activity Impairment), l'instrument validé par Reilly, Zbrozek et Dukes en 1993 (Pharmacoeconomics, volume 4, numéro 5, pages 353 à 365, échantillon de validation n=106). Le WPAI mesure séparément quatre scores exprimés en pourcentage : absentéisme, présentéisme, perte de productivité globale et altération des activités. Nous insistons sur un point de rigueur : le WPAI ne définit aucun coefficient fixe entre présentéisme et absentéisme. Le rapport entre les deux est empirique et varie selon la pathologie et la population. Nous ne l'inventons donc pas ; nous l'estimons sur les données de l'entreprise.
La calibration sectorielle. Le plancher de 2x reprend le retour moyen international. La calibration vers la borne haute s'appuie sur la sévérité sectorielle observée dans les données anonymisées et croisées de nos clients (secteur, code NAF, exposition réelle). Chaque hypothèse est documentée et datée.
Ce mode de calcul repose sur une obligation réglementaire de fond. Le Code du travail (article L.4121-1) dispose :
L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs.
La prévention n'est donc pas une option à rentabiliser au cas par cas, mais une obligation dont l'APR mesure l'efficience.
Pour un dirigeant : comment lire un ratio ROI prévention
Avant de croire un ratio de retour sur la prévention, trois questions suffisent à en juger la solidité.
Qui l'a publié ? Une source primaire institutionnelle (ISSA, DGUV, EU-OSHA, INRS, CNAM) ou un relais commercial sans référence ? Si le chiffre ne renvoie à aucun document primaire nommément daté, il ne vaut rien dans un dossier de décision.
Quel est l'échantillon ? Un ratio issu de plusieurs centaines d'entreprises n'a pas la même portée qu'un cas isolé. Demandez la taille et la nature de l'échantillon.
Sur quelle période ? Un retour se mesure dans le temps. Un ratio sans horizon (un an, trois ans) est incomplet.
Ce cadre en trois questions disqualifie immédiatement le 4,80 euros attribué à EU-OSHA, et valide le 2,20 euros de l'ISSA / DGUV. Il vous protège aussi contre le prochain chiffre non sourcé qui circulera. Appliquez-le à n'importe quelle statistique de prévention que l'on vous présentera : si l'une des trois réponses manque, traitez le chiffre comme une hypothèse, pas comme une preuve. C'est le même réflexe que celui d'une direction financière face à un business plan, et c'est exactement le niveau d'exigence qu'un dossier prévention doit atteindre pour être financé.
FAQ
D'où vient le ratio de 2,20 euros en prévention TMS ? Il provient de l'étude Return on Prevention de l'ISSA et de la DGUV (Bräunig et Kohstall, 2013), menée auprès d'environ 337 entreprises européennes. Pour 1 euro investi par salarié et par an dans la prévention en santé-sécurité, le retour moyen estimé est de 2,20 euros. Ce n'est pas une étude d'EU-OSHA.
Le ratio 4,80 euros cité comme EU-OSHA est-il réel ? Non. Après vérification page par page du rapport EU-OSHA, aucun ratio de 4,8:1 n'y figure comme résultat de synthèse. Les occurrences de 4,8 sont des cellules de tableaux de trésorerie d'études de cas isolées. Un dossier qui s'appuie sur ce chiffre attribué à EU-OSHA n'est pas défendable.
Comment AXiO calcule-t-il son ROI (APR) ? L'APR (ROI de Prévention AXiO) est le rapport Bénéfice / Coût, calculé sur l'entreprise réelle. Le bénéfice additionne coûts directs évités (données INRS et CNAM) et coûts indirects évités, ces derniers modélisés via le WPAI (Reilly, 1993, quatre scores). La fourchette conservatrice va de 2 à 5x.
Quel ROI attendre concrètement d'un programme prévention TMS en PME ? Le plancher raisonnable est le retour moyen international de 2,20x (ISSA / DGUV, 2013). La borne haute dépend du secteur, de la sévérité initiale et de la qualité de mise en oeuvre. Une estimation défendable se calibre sur votre effectif et votre code NAF, pas sur un ratio générique.
Quelle source citer si on doit justifier le ROI prévention à sa direction ? Citez l'étude ISSA / DGUV Return on Prevention (Bräunig et Kohstall, 2013, environ 337 entreprises) pour le ratio de 2,20x. N'attribuez jamais ce chiffre à EU-OSHA, et n'utilisez pas le 4,80 euros, qui n'a pas de source primaire. Pour le contexte français, appuyez-vous sur l'INRS (2021) et la CNAM (2023).
Sources
ISSA / DGUV, Return on Prevention (2013). Bräunig D, Kohstall T. Calculating the international return on prevention for companies: costs and benefits of investments in occupational safety and health. ISSA / DGUV, 2013 (DGUV Report 1/2013). Environ 337 entreprises européennes. Ratio moyen 2,20x. URL : https://www.issa.int/ (Return on Prevention, 2013).
EU-OSHA, The business case for safety and health at work (2019). Cost-benefit analyses of interventions in SMEs. 104 études de cas (91 existants + 13 nouveaux), pages 5 à 6. URL : https://osha.europa.eu/ (business case, p. 5-6).
INRS, statistiques TMS (données 2021). Plus de 11 millions de journées de travail perdues, environ 1 milliard d'euros de frais couverts par les cotisations du régime général. URL : https://www.inrs.fr/risques/tms-troubles-musculosquelettiques/statistiques.html.
Assurance Maladie - Risques professionnels, rapport annuel 2023 (et données 2024). Part des TMS dans les maladies professionnelles reconnues au régime général : environ 88 % (2023), près de 90 % (2024). URL : https://www.assurance-maladie.ameli.fr/etudes-et-donnees/2023-rapport-annuel-assurance-maladie-risques-professionnels.
Reilly MC, Zbrozek AS, Dukes EM (1993). The validity and reproducibility of a work productivity and activity impairment instrument (WPAI). Pharmacoeconomics, 4(5):353-365. PMID 10146874. Quatre scores en pourcentage, échantillon de validation n=106.
Code du travail, article L.4121-1. L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. URL : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000035640828/.
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